Il faisait nuit, il faisait froid. Dans une contrée éloignée et oubliée, un carrosse avançait, fendant l'obscurité de son cahot régulier. Un cahot qui finissait par bercer la jeune femme dont on distinguait la silhouette à travers la fenêtre du véhicule. Elle était belle comme le jour, mais cette beauté n'avait d'égal que sa suffisance. En effet, en ces temps ancien, les privilèges octroyés à certains provoquaient des changements dans la nature même de l'âme, l'arrogance était maître mot et la préservation de ses biens un souci de premier ordre. Ceux qui ne faisaient pas partie de ces avantagés étaient classés comme de « second ordre » et ne méritaient pas une quelconque attention. La jeune femme méprisait cette caste de petits gens sans la moindre ambition. A ses yeux, elle valait mieux que tout cela.
En cette froide nuit hivernale, elle revenait d'un long et pénible voyage à l'étranger. Là, elle avait pu exhiber ses richesses, sa vanité et se faire connaître dans les plus grandes cours. Mais tout cela n'avait pas été sans l'exténuer et elle n'aspirait désormais plus qu'à une chose : retrouver sa vaste demeure et savourer un repos bien mérité. Elle vivait seule avec pour compagnie ses domestiques. Depuis deux ans, son époux était parti en campagne pour affronter elle ne savait quelle armée. Ces choses là ne l'intéressaient guère. L'homme qu'elle avait épousé était un capitaine fortuné qu'elle connaissait à peine. En effet, nombreux étaient les mariages arrangés. Peut-être était-il maintenant mort sans qu'elle l'ait sue. Peu lui importait.
Un léger soupire souleva sa poitrine, écho de l'agacement qu'elle éprouvait pour ce trajet interminable. Tout à coup, comme pour répondre à son désir silencieux, le carrosse s'immobilisa. Dehors, les chevaux hennirent, s'agitèrent. Le claquement sec d'un fouet retentit et tout redevint silencieux. A l'intérieur, la jeune femme n'avait pas esquissé un mouvement, attendant que l'on vienne ouvrir la portière. Cela ne prit que quelques secondes avant qu'un laquais se présente dans une attitude servile que l'on aurait pu considérer exagérée. Sa maîtresse ne lui accorda pas un regard, se contentant d'une grimace dédaigneuse lorsqu'elle l'effleura en sortant. Dehors, elle resta quelques secondes à observer le magnifique château lui faisant face. La bâtisse flattait son orgueil de la plus belle façon qu'il soit. Même la nuit, elle gardait une certaine majesté avec sa façade d'un blanc parfait, ses fenêtres nombreuses, l'élégant escalier qui menait au porche, puis au hall.
Enfin, elle était de retour. Elle congédia d'un geste les domestiques qui étaient restés dehors et fit signe à un autre de s'occuper de ses bagages. Elle ne leur parlait que rarement et ne leur adressait jamais un regard. A quoi bon ? Elle traversa les quelques mètres qui la séparait de la demeure et se retrouva réellement chez elle. Elle respira l'air embaumé d'une délicate senteur de fleur. Bien. On avait su tenir les lieux en son absence. La jeune femme se dirigea alors à l'étage, et gagna sa chambre, une vaste pièce séparée en deux par une fine cloison. C'était derrière celle-ci que se trouvait un lit finement sculpté aux draps de soie. Elle rêvait de s'y étendre. Cependant, elle n'en fit rien. Elle alluma une bougie sur une table et alla s'assoir devant sa coiffeuse. Elle détacha sa longue chevelure blonde et entreprit de la brosser avec méthode et soin. Jamais elle ne négligeait son apparence. C'était là la première chose que l'on voyait chez elle et une apparence soignée et élégante faisait parfois bien plus que de longs discours. Elle sourit au miroir, fière de ce qui s'y reflétait lorsque derrière elle, un léger rire retentit. Surprise, elle se releva d'un bond. Qui avait osé ? Elle balaya du regard la pièce et ses yeux s'arrêtèrent sur une silhouette dissimulée dans un coin de ténèbres. Depuis quand était-elle là ? Mais surtout, de quel droit se permettait-elle de violer ainsi son intimité, qui plus est à une heure aussi tardive ? Furieuse, la jeune femme ouvrit la bouche pour exprimer son indignation et...la referma. Brusquement, sans qu'elle sache ni pourquoi, ni comment, elle pu distinguer totalement celui qui se trouvait là. Comme si un voile s'était mystérieusement levé. Il s'agissait d'un homme. Il était là, assit nonchalamment dans un fauteuil, une lueur amusée dans un regard sombre et froid. Pareil à la nuit. Sur sa peau diaphane dansaient les ombres vacillantes de la chambre. Un sourire ourlait ses lèvres fines. Ses cheveux noirs attachés presque négligemment en catogan et ses vêtements simples n'enlevaient rien à l'aura écrasante qu'il dégageait. La jeune femme aurait pu passer des heures à détailler ce visage fin au nez aquilin, ce corps à l'assurance sauvage, ces mains blanches et si fines. Mais malgré tout cela, elle ne pouvait empêcher une part d'elle-même de lui crier de ne pas rester là, de lui ordonner de fuir tant que ça lui était encore possible.
Elle n'écouta pas.
Elle éprouvait une sorte de fascination pour cet inconnu. Elle était envoûtée par sa grâce féline. Toute colère était oubliée. D'ailleurs, pourquoi avait-elle été en colère ? La réponse essayait de passer outre l'engourdissement de son esprit. En vain. Elle n'était plus capable de réfléchir. Chaque pensée semblait interceptée, happée par une vague invisible avant d'atteindre son cerveau. Combien de temps s'était-il écoulé depuis qu'elle avait vu l'homme ? Une seconde ? Une minute ? Une éternité... Finalement, d'une voix peu assurée, une question parvint à franchir ses lèvres.
« Qui êtes-vous ? »
Le son de sa propre voix remmena la jeune femme à la réalité. Le voile qui obscurcissait ses songes se déchira, elle cligna des yeux et redevint elle-même.
« Qui êtes-vous ? »
La question avait été posée avec plus de force et d'assurance. C'était presque un ordre. L'homme sourit de plus belle, et laissa écouler quelques secondes avant de prendre la parole d'un ton posé.
« Qui je suis ? Quelle importance... » Sa voix était à peine plus élevée qu'un murmure, inquiétante comme une menace, mais à la fois attirante et suave. La jeune femme ne se démonta pas.
« Que faites-vous ici ? »
« Voilà une question plus intéressante. » Il avait parlé plus fort, comme en proie à une excitation, une impatience. A nouveau, il se tue comme pour laisser le temps aux paroles qui allaient suivre de prendre toute leur ampleur. L'ambiance était lourde et irréelle. Finalement :
« Disons que la faim m'a attiré ici. Ou plutôt... la soif. » Le dernier mot avait été prononcé avec plus d'intensité.
« Que voulez-vous di... » La question s'étrangla dans la gorge de la jeune femme.
Son interlocuteur avait soulevé la commissure de ses lèvres, laissant apparaître une dentition d'un blanc éclatant, mais surtout deux canines bien plus longues que la norme. La jeune femme réalisa. Une vague d'affolement monta en elle. Elle voulut crier, n'y parvint pas. Ses yeux étaient fixés avec effroi dans ceux du vampire.
Elle recula d'un pas.
Il avança.
Elle recula à nouveau.
Il refit un pas en avant.
On aurait pu voir là un curieux pas de deux mais la terreur sourde qui émanait de la femme démentait toute idée de ce type. Elle était une proie avec laquelle le vampire s'amusait, tel un chat avec une souris. Rapidement, la femme se retrouva acculée au mur sans aucune chance de pouvoir s'échapper. Le vampire se trouvait tout près d'elle. Elle respirait son souffle, elle sentait son odeur. Une odeur de mort et de ténèbres. Le vampire se pencha sur elle, s'approcha de son oreille, susurra quelques mots. Elle rougit. Il était si aisé de manipuler les humains. Ces faibles et fragiles créatures. Le vampire descendit dans le cou de la jeune femme, en huma l'odeur, remonta vers son visage. C'était une proie de choix, une belle créature : une longue cascade de cheveux dorés, des yeux d'un azur peu commun à son espèce, une taille fine, un corps gracile, une peau laiteuse mais par-dessus tout un parfum entêtant. La faim tenaillait l'estomac du vampire depuis plusieurs jours. Il avait du se montrer excessivement prudent ces derniers temps. La rumeur de son passage s'était répandue parmi les humains. Mais maintenant qu'il tenait sa victime rien ne l'empêchait d'en profiter. Il avait du temps. Il observa la femme. Celle-ci semblait avoir totalement perdue conscience de ce qui l'entourait. Elle avait totalement succombé au pouvoir attractif du vampire. Toute peur avait disparue, remplacée par un désir ardent. Elle avait maintenant envie qu'il la morde. Son c½ur battait à une allure folle. Le voile était retombé sur son esprit. Elle était faible. Le vampire déposa un baiser sur les lèvres de sa victime puis passa une main autour de sa taille avant de redescendre à nouveau ses lèvres sur son cou. Et, n'y tenant plus, affamé, il plongea ses canines dans la chair de la femme, s'abreuvant de la vie de sa proie. Enfin, rassasié, il laissa tomber la jeune femme, inerte, livide et se glissa silencieusement dans les ténèbres de la nuit, ne faisait qu'un avec les ombres. Pour seule trace de son passage, il n'y avait que le corps de la femme, une marque dans le cou et une odeur sur les lèvres...
Le lendemain, lorsqu'on découvrit le corps, on murmura le mot 'démon'. Dans les tavernes, on devint silencieux comme si l'on craignait de s'attirer les foudres de quelque entité malfaisante. Un climat de peur et de doute s'installa. Le moindre étranger se trouvait repoussé. Nul n'osait évoquer réellement l'affaire du château. Plus personne ne s'aventurait dehors la nuit. Toute disparition devenait l'½uvre du Diable. L'histoire devint une fable, la fable une légende. Aujourd'hui encore, on entend parler de la mystérieuse créature qui a un jour sévie chez les hommes. Mais depuis longtemps, le vampire est loin. Peut-être est-il encore à la recherche d'une proie pour assouvir sa soif.
